Pour A., en dessous de tout ce qui se passait dans le monde, tous les événéments, toutes les manifestations, toutes les réalisations, se trouvait en permanence une réalité à laquelle personne ne pouvait échapper. Une réalité avec toute sa complexité. Toute la complexité qu’il connaissait du monde. Toute la complexité dont il était capable de se rappeler. Toute la complexité qu’il était capable de se représenter.
“Prendre un train” n’était pas juste “aller prendre un train”.
C’était un chemin à prendre. C’était une ligne de métro à prendre. Et puis une autre. C’était deux possibilités d’un léger retard. Ou d’une panne. C’était le temps qu’il fallait pour aller jusqu’au métro, les rues qu’il fallait prendre. C’était le fait de tirer une valise, de porter un sac. C’était ce qu’il fallait finir et ranger avant de sortir. C’était les choses qu’il fallait prendre dans le sac, et la quantité qu’il pouvait contenir. C’était penser à passer aux toilettes avant. C’était marcher dans la rue et croiser d’autres personnes. C’était les chaussures qu’il fallait mettre. C’était les escaliers qu’il y avait à la correspondance entre les deux lignes. C’était l’intervalle un peu plus long que d’habitude à attendre parce qu’on était dimanche. C’était les travaux qu’il y avait parfois dans la gare. C’était l’escalator qui était parfois bloqué. C’était le numéro du quai qu’il fallait retrouver sur le grand panneau et la foule attendante qu’il fallait traverser. C’était le quai qu’il fallait localiser et rejoindre. C’était le temps qu’il fallait pour retrouver son billet dans son téléphone. C’était la batterie qui devait être suffisamment chargée. C’était le chargeur qu’il fallait prendre pour que ça fonctionne aussi au retour. C’était la chaleur qu’il allait faire pendant le trajet et s’il fallait un T-shirt de rechange. C’était le temps qu’il fallait compter en plus pour les petits retards. Les gros retards on n’y pouvait rien. Mais ça lui semblait tellement stupide d’arriver un peu en retard. Avec les trains, ça n’existait pas d’être “un peu” en retard. Tout le chemin, toutes les actions à faire se présentaient à lui. Etre “un peu en avance” était à peu près la même chose que d’être en retard. Il suffisait qu’un humain parti un peu trop tard coince son sac dans la porte en arrivant en courant dans la rame. Pour rattraper le temps. Et “un peu en avance” se transformait en “un peu en retard”. C’était…
C’était aussi la possibilité que tout se passe bien.
C’était le livre qu’il aurait avec lui quand il serait en avance. Ou le temps qu’il aurait pour flâner chez le marchand de journaux. Ou le moment de respiration calme qu’il pourrait savourer quand il serait sur place, ces minutes entières libre de l’anxiété de tout ce qu’il fallait traverser pour aller prendre un train.
C’était toute la réalité qui était toujours présente, sur laquelle tout ce qu’on voulait faire devait s’appuyer.
Avec toute sa complexité, à laquelle on ne pouvait pas échapper. La réalité qui avait sa propre existence, qui n’avait que faire de ce qu’on aurait préféré qui se passe à la place.
Peut-être que A. aurait dû se limiter à aller acheter du pain. Sa vie aurait été plus simple.
Apparemment.
Peut-être.
en