4. Facile

en

Toutes les interactions n’étaient pas aussi difficiles les unes que les autres. Certaines étaient tout de même plus faciles. Et certaines étaient même vraiment faciles, à peine un tout petit peu presque pas fatigantes. Tout dépendait des règles à appliquer. Les règles à appliquer dépendaient du cadre de l’interaction. Certains cadres se satisfaisaient de règles simples, qui ne changeaient quasiment pas d’une interaction à l’autre. Des scénarios simples, qui se répétaient à l’identique. Aller chercher du pain, par exemple.

– Bonjour
– Bonjour, je vais vous prendre du pain complet
– Tranché ?
– Non merci
– Voilà, 75€96
– Je vais payer par carte
– Bip
– Merci, bonne journée, au revoir
– Au revoir

Fini. Emballé. Et A. repartait avec son pain complet sous le bras. Ce qui était le but.

Les complications n’étaient pas très nombreuses. Et assez prévisibles.

– Vous avez du pain complet ?
– Non
– Alors je vais prendre… le pain en haut à droite, là, qui a l’air beaucoup moins bon que du pain complet

Il y avait des choses qu’il savait qu’il ne fallait pas dire. Il avait appris.

– Vous avez du pain complet ?
– Non
– Allez vous faire foutre alors

Non plus.
Il avait appris.

Il y avait tellement peu de variations d’une fois à l’autre, les étapes étaient tellement bien balisées, et il avait tellement de pratique qu’il arrivait parfois à A. de se permettre de dévier un peu du scénario. Juste un petit détour, une petite variation légère sur le chemin.

– Je vais vous prendre du pain complet
– Voilà
Vous vous en sortez, avec cette chaleur ?
– Ne m’en parlez pas. Avec le four, là derrière, c’est vraiment insupportable
– Bon courage
– D’ailleurs l’autre jour, mon beau-frère, qui vient d’Auvergne, et qui travaille dans une usine de peinture, me disait qu’il avaient eu une des machines à mélanger les couleurs qui avait arrêté de fonctionner à cause de la température, c’était monté tellement haut que la peinture commençait à faire des bulles alors ça avait bloqué le mécanisme automatique de remuage c’était la première fois que ça leur arrivait alors ils avaient dû tout arrêter et puis tout verser dans un autre bac sans s’en mettre partout parce que c’est compliqué et puis c’est lourd à bouger c’est des grandes cuves quand même et puis la peinture quand on s’en met partout c’est difficile à enlever et ils avaient dû finir de mélanger à la main avec des pelles et une fourchette en plastique mais c’était vraiment chaud tellement qu’avec l’odeur en plus un de ses collègues son nom c’est René mais tout le monde l’appelle l’appelle Dédé à cause de ses chaussures il avait failli s’évanouir et il l’avait rattrapé de justesse juste avant qu’il bascule la tête la première dans le bac qu’ils étaient en train de mélanger ça aurait été grave parce qu’en plus c’était du rouge comme couleur alors vraiment ça aurait été vraiment terrible s’il était vraiment tombé dedans eh bien il m’a dit quand il est venu mardi dernier il vient de de temps en temps à Paris pour voir son frère et la Tour Eiffel eh bien il m’a dit que la chaleur ici avec le four là derrière et bien c’était encore pire alors c’est pas pour dire mais quand même en chaleur il s’y connait mon beau frère
– oh, wow
– et encore, l’autre jour, il y a une dame avec un petit chien qui a du mal à marcher et qui…
– je vais payer par carte
– bip

Il y avait toujours des risques. Rien n’était sûr à 100%.

Mais c’était tout de même un scénario prévisible, globalement. Rassurant.

– Vous avez du pain complet ?
– Quel genre de connard mange du pain complet ?

Ça, ça n’arrivait pas.

Jamais.

Et ça, c’était rassurant.

Alors ça n’était pas très fatigant, en fin de compte.

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