6. Moins facile

en

Plus c’était moins des proches, moins c’était plus difficile.

A. avait des collègues. Le plus souvent, il avait travaillé dans des petites équipes. Une dizaine de personnes qu’il cotoyait au jour le jour ouvré. Pendant un an. Pendant cinq ans. C’était moins facile que dans une boulangerie. Une proximité forcée. Pendant des heures. Et des heures. Quand il le pouvait, il se plongeait dans les tâches à faire. De son côté. Il ne pouvait pas toujours. Il y avait des discussions, il y avait des réunions, il y avait les gens qui parlaient autour, les mouvements incessants quand l’espace était trop open à son goût.{lng=en]No English version yet[/lng]


Mais les discussions, les réunions, les interactions étaient cadrées. Il comprenait le contexte. Souvent. Et quand il ne comprenait pas, poser des questions était bien accepté. La précision était valorisée.
Mais il y avait le déjeûner. Il se réjouissait toujours d’aller manger. Inifiniment moins du cérémonial qui avait lieu avant. Déterminer qui venait, qui ne venait pas, décider où, est-ce que c’est maintenant ou plus tard, attendre ceux-qui-avaient-juste-un-tout-petit-truc-à-finir-deux-minutes-à-peine-mais-ça-en-prenait-en-fait-dix. Attendre. Il fallait toujours les attendre. A. Chaque. Fois. Il avait juste envie de leur dire “Putain c’est bon, on y va là, arrêtez de tourner en rond, levez votre cul et on part bouffer maintenant”. En moins poli.
Quand ils étaient nombreux à aller manger ensemble, ça n’était pas si difficile, une fois installés. Il les laissait parler entre eux. Ils avaient toujours des choses à dire. Même quand ils n’étaient que trois, A. compris, ça passait. Mais juste deux, juste lui et quelqu’un d’autre, il préférait éviter.
Quand il avait une excuse pratique, il allait manger seul. Tout était tellement plus léger. Pas d’attente, pas de discussion sur où aller, pas de commentaires interminables sur ce qu’il y avait à manger, pas de plaintes sur le contenu de l’assiette, ou sur la climatisation-qui-moi-ça-me-rend-malade-à-chaque-fois-alors-je-ne-vais-pas-m’asseoir-à-cette-table-il-faut-en-trouver-une-autre. Il choisissait ce qu’il allait manger, sans avoir rien à expliquer, et c’était un moment de détente, en mangeant tranquillement, sa liseuse posée devant lui.
Mais bon, il sentait qu’il ne pouvait pas s’isoler comme ça tous les jours. Que ça aurait compliqué les rapports avec les autres, qui avaient déjà leur coût quotidien quand tout se passait bien.
Il aurait pu, peut-être.

L’autre moment risqué était le soir, au moment de partir. Les transports. Avec les autres. C’était déjà assez épuisant d’échanger à propos du travail dans un bureau, il n’allait pas s’infliger d’aborder des sujets moins cadrés dans un endroit assez bruyant pour avoir besoin de parler fort, de se répéter, de s’approcher plus.
Il y avait presque toujours moyen d’éviter cette autre cérémonie. Partir un peu décalé. Faire semblant de ne pas voir ceux qui étaient déjà sur le quai. Entrer dans une autre rame. Quand aucun de ces stratagèmes faciles n’avait fonctionné, il lui était arrivé de descendre avant sa station, pour échapper aux opinions de sous-aspirants syndicalistes en quête de bénédiction.
Il reprenait sa liseuse, il fermait les yeux, il regardait les autres interagir. Ou s’isoler comme ils pouvaient, eux aussi.


A. avait aussi une famille. Avec un certain nombre de membres. Quelques frères et soeurs. Quelques parents. Quelques oncles, quelques tantes, quelques cousines et cousins. Pas tant que ça.
Heureusement.

Les sujets de discussion étaient moins cadrés qu’au travail, moins prévisibles. Il fallait comprendre plus d’implicite qu’au travail, il y avait plus de sens possibles à la plupart des sujets. C’était plus fatigant.
Mais il y avait deux choses qui allégeaient les interactions familiales. La première, c’est que même si A. pouvait paraître un peu décalé, ou étrange à certains moments, ou avoir des centres d’intérêts que personne dans sa famille ne partageait, ou des idées différentes, il restait un membre de la famille. Il y aurait une partie de lui-même qui ne serait pas rejeté. Peut-être une autre famille l’aurait rejeté. Pas la sienne.
L’autre était que même si choisit plus difficilement sa famille que ses collègues, on choisit plus facilement le temps qu’on passe avec. Jusqu’à un certain point, évidemment. Là encore, A. ne voulait pas compliquer les choses, alors il ne disparaissait pas entièrement. Mais il n’avait pas à passer huit heures cinq fois par semaine, sans réelle échapatoire, avec dix membres de sa famille.
Au fil du temps, A. avait mis en place des moyens de limiter le temps passé, les sujets de discussions. Il n’initiait pas les rencontres, il laissait les autres parler de leurs sujets, il répondait minimalement aux questions sur sa vie privée. Qui restait privée. Il s’occupait des aspects pratiques, de l’intendance, une fois les décisions prises. Il évitait d’avoir à décider pour les autres. C’était le plus compliqué.

Comme, pour éviter des interactions compliquées, il écoutait beaucoup plus qu’il ne parlait, il avait fini par être perçu comme celui à qui on pouvait parler, et même celui à qui on pouvait demander des conseil – peut-être parce qu’il n’imposait pas sa vision en premier – celui à qui on pouvait confier des secrets qui resteraient secret – peut-être parce qu’il posait peu de questions, qu’il ne cherchait pas à en savoir plus.
L’ironie ne lui échappait pas. Il la gardait privée. Comme les secrets.


A. avait aussi des relations intimes. Parfois. Une seule à a fois. Heureusement.


C’était une toute autre histoire.
Autrement plus compliquée.