11. Les mots

en

A. n’utilisait pas les mots de manière typique

Il ne s’en était pas rendu compte tout de suite
  Ni quand il était encore jeune
  Ni même moins jeune, d’ailleurs
c’était une découverte plutôt récente

Ça faisait longtemps déjà que A. sentait qu’il y avait un décalage entre les autres et lui
      quand il se parlaient
    mais il n’avait jamais vraiment pu mettre le doigt dessus

et puis à la suite de discussions un peu plus complexes que d’habitude
  A. s’était rendu compte qu’il n’avait clairement pas l’usage typique des mots qu’il pouvait observer autour de lui

Pour lui les mots étaient utile pour décrire quelque chose
    pour explorer une idée
        pour donner des informations
  Pour A., les mots servaient d’abord à indiquer quelque chose de concret
      Ça n’était pas toujours simple ou immédiat, et il fallait parfois beaucoup de mots et s’y reprendre à plusieurs fois pour vraiment décrire quelque chose, pour éviter des ambiguïtés

    Evidemment, les mots pouvaient aussi servir à décrire quelque chose de plus abstrait
            quelque chose qui n’était pas une description directe d’une chose ou d’un événement
        mais A. gardait toujours en tête quelque chose de concret qui incarnait cette abstraction
  Et ainsi de suite, A. pouvait utiliser des mots de plus en plus abstraits pendant une discussion
          qui smemblaient s’éloigner de plus en plus des choses concrètes
    et ce ne lui posait aucun problème
      … pour autant qu’il conserve mentalement un lien entre ce dont il parlait et le monde concret

Il partait toujours du bas, pour ainsi dire

      Et même s’il pouvait escalader un certain nombre de niveaux sans s’asphyxier
  une abstration qui perdrait son lien avec le monde solide
      perdait dans le même temps tout son sens pour A.

Toutes les abstractions qu’on lui présentait
    devaient “fonctionner” dans l’esprit de A.
      au sens où une machine fonctionne
        où deux pièces s’emboîtent
    où elles reposent sur un sol solide, en fin de compte

Ça rendait A. très efficace pour un travail d’ingénierie
  et particulièrement inadapté aux discussions avec le reste du monde

Parce que, typiquement, personne n’utilise les mots de cette manière

A. en était arrivé à la conclusion que les mots étaient
    typiquement
  utilisés non pas pour communioquer des informations reliées au monde physique
mais quelque chose de fondamentalement différent
    Il lui était apparu que les mots semblaient être utilisés principalement pour
            créer des connexions
            entre ceux qui se parlent
  Créer, ou renforcer, ou renouveler, ou évaluer, ou distendre, ou toute autre opération qui pouvait être réalisée… à propos d’une connexion

Et peu importe alors le niveau d’abstraction des mots employés
    peu importe leur précision
  peu importe leur éloignement du monde concret

C’était un mystèrepour A., qui l’amenait à se sentir comme un étranger presque partout, avec presque tout le monde

La dignité, la pauvreté, l’injustice, l’épanouissement, la rancune, la mortalité, la résilience, la précarité, le changement, la démocratie, l’égalité, l’empathie, la lâcheté, l’amitié, l’enthousiasme, la spiritualité, la justice, l’échec, la fidélité, la solidarité, la communication, le bonheur, l’équilibre, le destin, la peur, la passion, la motivation, l’éternité, l’honnêteté, la confiance en soi, le pouvoir, la générosité, le courage, la réussite, le jugement, l’égoïsme, la réconciliation, le pardon, la richesse, la jalousie, le sens de la vie, l’identité, la carrière, la nostalgie, l’anxiété, l’attachement, le vide, la maturité, la trahison, l’orgueil, la confiance, la liberté, la tristesse, l’autorité, le désir, l’existence, l’amour, le stress, la foi, la citoyenneté, l’authenticité, la mélancolie, la liberté, la corruption, la complicité, la loyauté, la sérénité, l’humilité, l’ambition, le hasard, la joie, le doute, l’espoir, le respect, la tendresse, l’incompréhension, le conflit, la vulnérabilité … quelqu’un pouvait échanger quelques avec quelqu’un d’autre à propos d’un de ces sujets, et avec quelques mots à peine ils pouvaient en parler comme s’ils parlaient de la même chose

Ils n’avaient d’ailleurs pas réellement besoin de parler de la même chose, en fait
  Ils suffisaient que la connexion ait lieu

D’ailleurs, ils parlaient souvent typiquement de chose différentes, quand ils parlaient ensemble de la même chose, en fait

La première chose que A. devait faire, quand on lui parlait de quelque chose, c’était imaginer à quoi cela pouvait ressembler “en vrai”. La dignité, la pauvreté, l’injustice… Littéralement. Il devait se créer une image mentale. Ensuite, peut-être, il pouvait commencer à dire des choses qui avaient un sens pour lui, à raisonner avec ces mots abstraits, mais tout en gardant constamment en tête comment ce raisonnement s’appliquait, ou non, à son image mentale
  Avant cela, et faute de cela, ce n’était qu’un mot. Un mot auquel on pouvait faire dire tout ce qu’on voulait et son contraire
    Comment est-ce que ça ne serait pas le cas, si on ne pouvait pas le relier à quelque chose de tangible ?

Mais ce n’était clairement pas le cas de tout le monde

Il avait observé d’innombrables fois que l’image qu’il se créait pour suivre de ce que disait une personne était incompatible avec une deuxième image qu’il devait se créer pour suivre ce que disait une deuxième personne… quand ces personnes parlaient ensemble
  A. essayait bien de trouver quelque chose qui serait à la fois tangible et commun
    Régulièrement sans succès
  Mais ça ne semblait pas arrêter ces deux personnes d’avoir l’illusion qu’elles se comprenaient
    Cette illusion n’était en rien un obstacle apparemment
    Pas pour la connexion

Après tout, quand les mots qu’on emploie n’ont pas à être incarnés, à être confrontés aux détails du monde
      ils peuvent s’accorder de variations importantes
    Surtout quand le plus important n’est pas leur véracité
    Mais la connexion

Il arrivait évidemment que les gens ne se comprennent pas, ou s’opposent, à propos de beaucoup de sujets, abstraits ou non, qu’il n’y ait pas de connexion, ça se voyait bien
    Mais A. était régulièrement frappé par cette capacité à utiliser quelques mots avec une imprécision insensée… juste comme moyen de connexion

    

  

– et bien sûr, il y a l’amour !
– aaaah l’amour, ah oui, l’amour, évidemment l’amour
– oh oui, ca l’amour, ça a toujours été quelque chose !
– … et ça le restera pour toujours ! hein, l’amour !
– aaaah l’amour, comme vous dites, oui, ça c’est quelque chose
– qu’est-ce que qu’on ferait sans, hein ? L’amour… c’est quand même ça qui compte
– ah oui… sinon, sans amour…
– ça ne serait pas pareil, sans amour
– heureusement, il y a l’amour
– oui heureusement
– on se comprend, je vois
– clairement !

    

    

Rien
      de tout cela ne fonctionnait avec A.
Aucune connexion n’était possible de cette manière pour lui

C’était plutôt le contraire
    Cela créait une distance
          instantanée
parfois sans gravité quand c’était comme ça en passant

Mais dans les moments où il aurait préféré une vraie connexion
        cette distance typique avec les détails du monde, cette imprécision rentrait en collision frontale
    avec la précision dont il ne pouvait pas se passer
      pour penser

Le plus courant était qu’il utilisait un mot
      avec un sens
          qu’il n’avait pas le temps d’élucider
    avant que la personne avec qui il parlait
        ne parte sur un autre sens
            proche ou non
    parce que le mot était typiquement vague
      suffisamment pour donner l’illusion de la connexion

    de la compréhension
        typique

    C’était le moment précis où A. se sentait le plus isolé
      Ecarté

Il pouvait ramer
    lontempgs
    pour rattraper le sens du mot
  mais on ne rattrape jamais le sens d’un mot vague
Et tous les mots sont suffisamment vagues

Personne ne suspendait
      typiquement
      sa compréhension
  Personne ne supposait que ces mots mille fois échangés
    au cours de mille discussions
      typiques
  pouvaient avoir un sens
          distinct
          ponctuel
          spécifique

Pourquoi l’auraient-ils supposé ?
  A. ne s’attendait pas à ce qu’ils le supposent
  Il avait appris depuis longtemps que c’était ça qui se passerait

Souvent il se taisiat, alors
Mais parfois, quand cela semblait important
  il lui arrivait de continuer de ramer
        souvent sur place
pour tenter de décrire un fonctionnement différent
    qui n’avait pas de mot dédié
  et dont la compréhension se dissolvait toujours
      vague après vague
      dans les mots trop typiques

Pourquoi auraient-ils supposé que les mots leur faisaient défaut ?
  alors qu’ils étaient la base des connexions dont il avaient l’expérience
        typique
    d’un vie vie entière ?

Comment auraient-ils pensé à remettre en question ce que leurs mots recouvraient ?
    Comment auraient-ils pensé à aller examiner les détails de la réalité
      cette fois-ci ?

  A. n’avait que peu de confiance dans cette possibilité
    Il avait surtout entendu des recherches de confirmation
      et d’absorption dans une vision typique
    même quand cela prenait la forme de questions

Les questions s’arrêtaient
    bien trop tôt pour soulever autre chose que les différences les plus superficielles
Et ces différences étaient
        le plus plus souvent
    recyclées en valeur atypique d’un fonctionnement
      typique
  Facilement

    Ah, mais moi aussi je…
        Un peu tout le monde, en fait…

    On peut tout faire rentrer dans tout
        quand les contours sont assez souples

Pourquoi auraient-ils posé plus de questions ?
  Comment imaginer quelque chose de si différent
    de tout ce que l’on a rencontré toute sa vie ?

A. avait appris qu’il n’y avait très peu de chance
  que cela se produise
Spontanément
  ou à coup de pioche

  

Mais cela ne l’avait jamais empêché
  de continuer
  d’espérer