Certains sujets intéressaient A. Beaucoup.
Enormément.
Quand il était très jeune, il avait beaucoup joué avec des Lego. Principalement avec des Lego.
S’il y avait eu d’autres jeux qui l’avaient autant intéressé, il ne s’en souvenait plus aujourd’hui.
Peut-être était-ce dû à une mémoire un peu trop sélective. Ou alors peut-être rien ne l’avait autant intéressé.
Pendant des heures et des heures. Seul ou avec d’autres.
Peut-être son vélo. Dans une certaine mesure. Moindre.
Mais assez pour savoir comment tout régler dessus. Comment pouvoir le modifier un peu. Le réparer un peu.
Pendant des heures. Seul ou avec d’autres.
Et puis un jour l’informatique était tombée sur A.
Entre l’enfance et l’adolescence.
La programmation. Une calculatrice d’abord. Un ordinateur tout suite après. Des langages simples pour commencer.
Et puis d’autres, plus proches des fondations.
Tous les magazines qu’il pouvait trouver.
Tous les détails qu’il pouvait apprendre.
Pendant des heures et des heures. Seul ou rarement avec d’autres.
Tous ceux qui étaient intéressés étaient les bienvenus.
Pas grand monde. Quelques professeurs du collège, principement. Un ou deux autres élèves.
Pendant des jours et des jours.
Cet intérêt-là ne s’était jamais dissipé.
Pendant des années et des années
A. en avait fait son métier, à une époque où c’était trop incompréhensible pour avoir le moindre glamour.
C’était toujours son métier aujourd’hui, à une époque où c’était tellement répandu que cela ne pouvait avoir aucun glamour.
La plus grande proportion des humains trouvait toujours cela incompréhensible.
Un autre jour, à peine quelques années plus tard, A. avait mis son oeil contre le viseur d’un appareil photo.
Sa façon de voir le monde avait alors changé. Il n’avait eu de cesse d’avoir son propre appareil.
Et de s’en servir.
Tous les magazines qu’il pouvait trouver.
Tous les livres qu’il pouvait feuilleter.
Des heures et des heures.
Tous les détails qu’il pouvait apprendre.
Des nuits et des nuits dans des salles de bains à faire des tirages sous la lumière rouge.
Cet intérêt-là ne s’était jamais dissipé non plus.
Pendant des années et des années.
A. en avait presque fait son métier, à une époque où le glamour était passé.
Et puis il s’était ravisé.
Il avait préféré garder la photographie plus personnelle.
Plus tard, des années plus tard,
la nutrition était apparue à A. être un sujet intéressant. Très très intéressant.
Il y était arrivé par la chimie, qui l’avait aussi beaucoup intéressé. Pendant ses études. Moins au-delà.
Beaucoup de livres.
Pendant des heures et des heures.
Quelques bons. Beaucoup de mauvais, envahis d’arguments approximatifs et ad-hoc.
A. avait aussi beaucoup été intéressé par la logique, et les incohérences dans un raisonnement provoquaient en lui un rejet quasi physique.
Tout comme les vérités partielles.
Et la mauvaise foi.
Le domaine de la nutrition en était rempli. Jusqu’à l’indigestion.
D’autres livres.
Depuis des années et des années.
Cet intérêt-là ne s’était pas non plus dissipé.
Ni la quantité d’arguments invalides
D’autres intérêts avaient traversé sa vie
parfois profondément, sur le moment
mais aui s’étaient atténués, évanouis parfois.
Sans que ce qu’il en avait appris ne disparaisse, réellement. Il ne les reniait pas. Ne les oubliait pas. Il gardait tout en mémoire. Prêt à être reconnu. Reconnecté un instant.
Ses intérêts
ceux qui étaient restés
n’étaient pas juste une façon de passer le temps pour A
Ils étaient beaucoup plus intenses qu’une simple distraction.
Et pas seulement qu’il étaient plus intenses
mais d’une nature différente
Il pouvait s’y plonger
s’y absorber
entièrement
Et ce n’était pas seulement qu’il pouvait s’y plonger
mais qu’il devait s’y plonger.
Ils n’étaient pas pour A. juste une source de distraction
mais une source de souffrance quand il en était écarté pendant trop longtemps
quand il aurait parfois préféré y retourner
mais qu’il avait d’autres obligations
ou que les complexités de la vie lui faisaient prendre un autre chemin
un détour
pendant trop de jours
trop d’heures
Ces intérêts étaient ce qui lui fournissait son énergie
ils étaient ce qui lui permettait d’en retrouver quand il n’en avait plus
d’en retrouver assez pour aller à la rencontre du reste du monde
A. sentait le besoin d’y retourner
régulièrement
souvent
Ils étaient ce qui lui permettait de tenir
de ne pas basculer
de ne pas tomber
Le vie du monde autour de lui
était typiquement épuisante pour A.
et le consumait
heure après heure
jour après jour
Pouvoir retourner
à ses intérêts était ce qui le sauvait
d’un burnout
dont il sentait parfois qu’il s’en approchait un peu plus que d’habitude
un peu trop pour ne pas s’en inquiéter
Alors il sentait bien qu’il fallait retourner
devant son écran et aligner un peu de code
le faire tourner
résoudre une question, un problème qui lui occupait l’esprit
il sentait bien qu’il fallait
organiser une nouvelle séance de photos
et travailler sur celles déjà prises
qui attendaient
Sinon
sinon…
il savait qu’à un moment ou à un autre
sans qu’il puisse prévoir quand exactement
les demandes les plus bénignes du monde l’écraseraient
et il n’aurait plus qu’à tout rejeter le plus loin possible
dans un moment brutal
Et peu importe
alors
que tout brûle
autour de lui
en