12. La rive

en

Les sujets qui intéressaient spécifiquement A. ne se prêtaient pas vraiment au développmeent de relations sociales.
  Apprendre de nouvelles choses, lire, coder, il ne pouvait le faire que seul, réellement. Sans quoi la plus grande partie de sa concentration se déplaçait sur l’interaction avec ceux qui se trouvaient autour. Et le spécifique perdait de son intérêt.
Et même la photographie, même les séances avec quelqu’un, même s’il y avait quelques discussions, des échanges au-delà de l’activité purement photographique, cela ne durait que peu de temps. Quelques heures tout au plus. Et il fallait reconnaître que ce n’était pas les moments les plus propices à la discussion, en fait. Il y avait des photos à faire, tout de même.

Pourtant A. avait toujours été intéressé par faire partie du monde.
    Du monde en dehors de sa propre compagnie.

Il savait
      d’expérience
  qu’il n’avait pas la moindre idée de quoi parler avec les autres.
Il n’en avait jamais eu.
    Il pouvait évidemment aborder spécifiquement les sujets qui l’intéressaient
      mais il savait aussi
  aussi d’expérience
    que cela culminerait au bout de quelques minutes par un “Parlons d’autre chose”
      sous une forme ou une autre.
      Prononcé ou non.

Alors ayant réduit au minimum tous les choix de sujets qu’il possédait,
    n’ayant aucune ressource pour en improviser d’autres,

A. n’avait rien, vraiment à proposer
  Rien ne lui venait jamais en tête

Finalement, la seule interaction sociale qu’il pouvait imaginer avait comme horizon “être juste là, avec quelqu’un d’autre, dans la même pièce”.
  
      (Il y avait aussi les interactions intimes,
        qui pouvaient aussi l’intéresser.
        Oui, oui.
        Sujet intéressant,
        oui, oui,
       mais autrement plus brutal.
        Pour une autre fois)

Il ne lui venait jamais rien en tête
  … dont il imaginait que cela puisse avoir un intérêt pour les autres.
      
Il avait des choses en tête, il avait des milliers de choses en tête en fait… des choses souvent spécifiquement liés à ses intérêts
    ou parfois à ses goûts
      tout aussi spécifiques
Mais partager ces choses ne créait pas vraiment de lien. Parce que cela finissait – nécessairement – par “parlons d’autre chose”. Quand ça se passait bien. Tout ce qu’il percevait dans ces moments-là était un peu plus de distance.
  Ou beaucoup plus.
      D’expérience.

Le résultat est qu’au fur et à mesure du temps, A. proposait de moins en moins de choses.
Le résultat est qu’en fin de compte, il ne proposait plus rien, et qu’il suivait, tout simplement.
        
      Il suivait Les événements.
          Oh, il lui arrivait, s’il devait aller dans un endroit, de proposer à quelqu’un d’autre d’aller avec lui… mais sa pensée n’allait pas plus loin. C’était comme être dans la même pièce à deux… mais dans une autre pièce que d’habitude.
      
      Il suivait ce que les autres disaient, ce que les autres faisaient ce que les autres proposaient.
      On lui proposait d’aller par ici ou par là, de faire ceci ou cela …
            et
                  sauf s’il savait d’avance que ce serait quelque chose de particulièrement déplaisant pour lui
            il disait
                          “OK”

      Une fois de temps en temps
        de plus en polus souvent
        on lui demandait
                “Mais ça te plaît vraiment d’y aller ?”

      C’était une question qui n’avait pas vraiment de sens pour A.
        C’était une question typique, qui sous-entendait des raisons typiques pour aller faire des choses ensemble.
          Des raisons auxquelles il était étranger.
        Alors A. répondait juste
                “oui”
          et quand il était en forme
                “ah oui oui !”
  
  Parce que répondre “Je suppose” pouvait à la rigueur passer dans un roman, mais dans la vie réelle, des commentaires compliqués allaient suivre

Alors il suivait
      les choses à faire
    les sujets de discussions

Sur toutes les choses qu’il avait en tête
        – qu’il ne ramenait que de moins en moins sur le devant des discussions –
    on ne lui posait que rarement des questions
      typiquement
une ou deux
    dont les réponses étaient coulées dans un modèle
      typique
      sous ses yeux
C’était normal
    attendu
  
  Comment imaginer l’étendue de ce que l’on ignore ?
      Comment imaginer la nature même de ce que l’on ignore ?

Au fil des interactions
  A. ressentait
      de plus en plus
            l’invisibilité
                  envahir
                      physiquement
                          sa vie

Au fil du temps
  il avait ressenti
      de la colère à ce sujet
          envers lui-même
          envers les autres
  espérant que cela change
    qu’il s’améliore

qu’il apprenne
    qu’il comprenne ce qu’il ne comprenait pas
      encore
  qu’il trouve le moyen de rejoindre ceux qui étaient là
    tout autour
    
    
Jusqu’au moment
    où A. avait compris
        qu’il n’apprendrait pas
  que le moyen de les rejoindre était de porter un masque encore plus complet
    et de s’éloigner encore plus de lui-même

A. avait essayé de le faire
    juste un peu
          allez, un peu plus longtemps
    avant de perdre pied
      et d’avaler des vagues d’eau salée

Toute l’énergie qui lui restait
      y avait disparu
  Presque
      Il s’était débattu
          agitant violemment les bras
        pour revenir sur la rive
      de son île déserte
          


         

Au cours de sa vie
      A. avait tellement peu interagi avec les autres sur ce qu’il avait à l’intérieur de lui
      il n’avait jamais vraiment eu une occasion d’en parler
      il n’en avait pas l’expérience
          d’avoir à mettre des mots dessus
          des mots compréhensibles

De temps en temps il imaginait ce qu’il pourrait dire s’il commençait à en parler
    Rien ne venait
      Aucun mot
    Il y avait peut-être des images…non… moins que des images
              des ombres
              des mouvements
              des tensions
              des vibrations
              des taches de lumières
              des textures
              des vagues de chaleur
              de froid
              quelques sons isolés d’une musique qui se répétaient
              des distances
                    intimes
                    et immenses

Pas de quoi tenir une discussion
    typique
  
Tellement peu de choses exprimables en quelques mots
      
qu’il avait fini par avoir l’impression
          à force de réfléchir à comment faire
qu’il n’y avait peut-être rien
    finalement
derrière le masque

      rien à partager
        rien qui n’aurait de sens vraiment
      rien de socialisable

         


         

Là
    sur la rive de son île déserte
  en proie à la stupeur de l’étendue de l’océan qui l’entourait
  A. n’était plus sûr de rien
    et encore moins de qui il était