Les sujets qui intéressaient spécifiquement A. ne se prêtaient pas vraiment au développmeent de relations sociales.
Apprendre de nouvelles choses, lire, coder, il ne pouvait le faire que seul, réellement. Sans quoi la plus grande partie de sa concentration se déplaçait sur l’interaction avec ceux qui se trouvaient autour. Et le spécifique perdait de son intérêt.
Et même la photographie, même les séances avec quelqu’un, même s’il y avait quelques discussions, des échanges au-delà de l’activité purement photographique, cela ne durait que peu de temps. Quelques heures tout au plus. Et il fallait reconnaître que ce n’était pas les moments les plus propices à la discussion, en fait. Il y avait des photos à faire, tout de même.
Pourtant A. avait toujours été intéressé par faire partie du monde.
Du monde en dehors de sa propre compagnie.
Il savait
d’expérience
qu’il n’avait pas la moindre idée de quoi parler avec les autres.
Il n’en avait jamais eu.
Il pouvait évidemment aborder spécifiquement les sujets qui l’intéressaient
mais il savait aussi
aussi d’expérience
que cela culminerait au bout de quelques minutes par un “Parlons d’autre chose”
sous une forme ou une autre.
Prononcé ou non.
Alors ayant réduit au minimum tous les choix de sujets qu’il possédait,
n’ayant aucune ressource pour en improviser d’autres,
A. n’avait rien, vraiment à proposer
Rien ne lui venait jamais en tête
Finalement, la seule interaction sociale qu’il pouvait imaginer avait comme horizon “être juste là, avec quelqu’un d’autre, dans la même pièce”.
(Il y avait aussi les interactions intimes,
qui pouvaient aussi l’intéresser.
Oui, oui.
Sujet intéressant,
oui, oui,
mais autrement plus brutal.
Pour une autre fois)
Il ne lui venait jamais rien en tête
… dont il imaginait que cela puisse avoir un intérêt pour les autres.
Il avait des choses en tête, il avait des milliers de choses en tête en fait… des choses souvent spécifiquement liés à ses intérêts
ou parfois à ses goûts
tout aussi spécifiques
Mais partager ces choses ne créait pas vraiment de lien. Parce que cela finissait – nécessairement – par “parlons d’autre chose”. Quand ça se passait bien. Tout ce qu’il percevait dans ces moments-là était un peu plus de distance.
Ou beaucoup plus.
D’expérience.
Le résultat est qu’au fur et à mesure du temps, A. proposait de moins en moins de choses.
Le résultat est qu’en fin de compte, il ne proposait plus rien, et qu’il suivait, tout simplement.
Il suivait Les événements.
Oh, il lui arrivait, s’il devait aller dans un endroit, de proposer à quelqu’un d’autre d’aller avec lui… mais sa pensée n’allait pas plus loin. C’était comme être dans la même pièce à deux… mais dans une autre pièce que d’habitude.
Il suivait ce que les autres disaient, ce que les autres faisaient ce que les autres proposaient.
On lui proposait d’aller par ici ou par là, de faire ceci ou cela …
et
sauf s’il savait d’avance que ce serait quelque chose de particulièrement déplaisant pour lui
il disait
“OK”
Une fois de temps en temps
de plus en polus souvent
on lui demandait
“Mais ça te plaît vraiment d’y aller ?”
C’était une question qui n’avait pas vraiment de sens pour A.
C’était une question typique, qui sous-entendait des raisons typiques pour aller faire des choses ensemble.
Des raisons auxquelles il était étranger.
Alors A. répondait juste
“oui”
et quand il était en forme
“ah oui oui !”
Parce que répondre “Je suppose” pouvait à la rigueur passer dans un roman, mais dans la vie réelle, des commentaires compliqués allaient suivre
Alors il suivait
les choses à faire
les sujets de discussions
Sur toutes les choses qu’il avait en tête
– qu’il ne ramenait que de moins en moins sur le devant des discussions –
on ne lui posait que rarement des questions
typiquement
une ou deux
dont les réponses étaient coulées dans un modèle
typique
sous ses yeux
C’était normal
attendu
Comment imaginer l’étendue de ce que l’on ignore ?
Comment imaginer la nature même de ce que l’on ignore ?
Au fil des interactions
A. ressentait
de plus en plus
l’invisibilité
envahir
physiquement
sa vie
Au fil du temps
il avait ressenti
de la colère à ce sujet
envers lui-même
envers les autres
espérant que cela change
qu’il s’améliore
qu’il apprenne
qu’il comprenne ce qu’il ne comprenait pas
encore
qu’il trouve le moyen de rejoindre ceux qui étaient là
tout autour
Jusqu’au moment
où A. avait compris
qu’il n’apprendrait pas
que le moyen de les rejoindre était de porter un masque encore plus complet
et de s’éloigner encore plus de lui-même
A. avait essayé de le faire
juste un peu
allez, un peu plus longtemps
avant de perdre pied
et d’avaler des vagues d’eau salée
Toute l’énergie qui lui restait
y avait disparu
Presque
Il s’était débattu
agitant violemment les bras
pour revenir sur la rive
de son île déserte
Au cours de sa vie
A. avait tellement peu interagi avec les autres sur ce qu’il avait à l’intérieur de lui
il n’avait jamais vraiment eu une occasion d’en parler
il n’en avait pas l’expérience
d’avoir à mettre des mots dessus
des mots compréhensibles
De temps en temps il imaginait ce qu’il pourrait dire s’il commençait à en parler
Rien ne venait
Aucun mot
Il y avait peut-être des images…non… moins que des images
des ombres
des mouvements
des tensions
des vibrations
des taches de lumières
des textures
des vagues de chaleur
de froid
quelques sons isolés d’une musique qui se répétaient
des distances
intimes
et immenses
Pas de quoi tenir une discussion
typique
Tellement peu de choses exprimables en quelques mots
qu’il avait fini par avoir l’impression
à force de réfléchir à comment faire
qu’il n’y avait peut-être rien
finalement
derrière le masque
rien à partager
rien qui n’aurait de sens vraiment
rien de socialisable
Là
sur la rive de son île déserte
en proie à la stupeur de l’étendue de l’océan qui l’entourait
A. n’était plus sûr de rien
et encore moins de qui il était
en