A. n’utilisait pas les mots de manière typique
Il ne s’en était pas rendu compte tout de suite
Ni quand il était encore jeune
Ni même moins jeune, d’ailleurs
c’était une découverte plutôt récente
Ça faisait longtemps déjà que A. sentait qu’il y avait un décalage entre les autres et lui
quand il se parlaient
mais il n’avait jamais vraiment pu mettre le doigt dessus
et puis à la suite de discussions un peu plus complexes que d’habitude
A. s’était rendu compte qu’il n’avait clairement pas l’usage typique des mots qu’il pouvait observer autour de lui
Pour lui les mots étaient utile pour décrire quelque chose
pour explorer une idée
pour donner des informations
Pour A., les mots servaient d’abord à indiquer quelque chose de concret
Ça n’était pas toujours simple ou immédiat, et il fallait parfois beaucoup de mots et s’y reprendre à plusieurs fois pour vraiment décrire quelque chose, pour éviter des ambiguïtés
Evidemment, les mots pouvaient aussi servir à décrire quelque chose de plus abstrait
quelque chose qui n’était pas une description directe d’une chose ou d’un événement
mais A. gardait toujours en tête quelque chose de concret qui incarnait cette abstraction
Et ainsi de suite, A. pouvait utiliser des mots de plus en plus abstraits pendant une discussion
qui smemblaient s’éloigner de plus en plus des choses concrètes
et ce ne lui posait aucun problème
… pour autant qu’il conserve mentalement un lien entre ce dont il parlait et le monde concret
Il partait toujours du bas, pour ainsi dire
Et même s’il pouvait escalader un certain nombre de niveaux sans s’asphyxier
une abstration qui perdrait son lien avec le monde solide
perdait dans le même temps tout son sens pour A.
Toutes les abstractions qu’on lui présentait
devaient “fonctionner” dans l’esprit de A.
au sens où une machine fonctionne
où deux pièces s’emboîtent
où elles reposent sur un sol solide, en fin de compte
Ça rendait A. très efficace pour un travail d’ingénierie
et particulièrement inadapté aux discussions avec le reste du monde
Parce que, typiquement, personne n’utilise les mots de cette manière
A. en était arrivé à la conclusion que les mots étaient
typiquement
utilisés non pas pour communioquer des informations reliées au monde physique
mais quelque chose de fondamentalement différent
Il lui était apparu que les mots semblaient être utilisés principalement pour
créer des connexions
entre ceux qui se parlent
Créer, ou renforcer, ou renouveler, ou évaluer, ou distendre, ou toute autre opération qui pouvait être réalisée… à propos d’une connexion
Et peu importe alors le niveau d’abstraction des mots employés
peu importe leur précision
peu importe leur éloignement du monde concret
C’était un mystèrepour A., qui l’amenait à se sentir comme un étranger presque partout, avec presque tout le monde
La dignité, la pauvreté, l’injustice, l’épanouissement, la rancune, la mortalité, la résilience, la précarité, le changement, la démocratie, l’égalité, l’empathie, la lâcheté, l’amitié, l’enthousiasme, la spiritualité, la justice, l’échec, la fidélité, la solidarité, la communication, le bonheur, l’équilibre, le destin, la peur, la passion, la motivation, l’éternité, l’honnêteté, la confiance en soi, le pouvoir, la générosité, le courage, la réussite, le jugement, l’égoïsme, la réconciliation, le pardon, la richesse, la jalousie, le sens de la vie, l’identité, la carrière, la nostalgie, l’anxiété, l’attachement, le vide, la maturité, la trahison, l’orgueil, la confiance, la liberté, la tristesse, l’autorité, le désir, l’existence, l’amour, le stress, la foi, la citoyenneté, l’authenticité, la mélancolie, la liberté, la corruption, la complicité, la loyauté, la sérénité, l’humilité, l’ambition, le hasard, la joie, le doute, l’espoir, le respect, la tendresse, l’incompréhension, le conflit, la vulnérabilité … quelqu’un pouvait échanger quelques avec quelqu’un d’autre à propos d’un de ces sujets, et avec quelques mots à peine ils pouvaient en parler comme s’ils parlaient de la même chose
Ils n’avaient d’ailleurs pas réellement besoin de parler de la même chose, en fait
Ils suffisaient que la connexion ait lieu
D’ailleurs, ils parlaient souvent typiquement de chose différentes, quand ils parlaient ensemble de la même chose, en fait
La première chose que A. devait faire, quand on lui parlait de quelque chose, c’était imaginer à quoi cela pouvait ressembler “en vrai”. La dignité, la pauvreté, l’injustice… Littéralement. Il devait se créer une image mentale. Ensuite, peut-être, il pouvait commencer à dire des choses qui avaient un sens pour lui, à raisonner avec ces mots abstraits, mais tout en gardant constamment en tête comment ce raisonnement s’appliquait, ou non, à son image mentale
Avant cela, et faute de cela, ce n’était qu’un mot. Un mot auquel on pouvait faire dire tout ce qu’on voulait et son contraire
Comment est-ce que ça ne serait pas le cas, si on ne pouvait pas le relier à quelque chose de tangible ?
Mais ce n’était clairement pas le cas de tout le monde
Il avait observé d’innombrables fois que l’image qu’il se créait pour suivre de ce que disait une personne était incompatible avec une deuxième image qu’il devait se créer pour suivre ce que disait une deuxième personne… quand ces personnes parlaient ensemble
A. essayait bien de trouver quelque chose qui serait à la fois tangible et commun
Régulièrement sans succès
Mais ça ne semblait pas arrêter ces deux personnes d’avoir l’illusion qu’elles se comprenaient
Cette illusion n’était en rien un obstacle apparemment
Pas pour la connexion
Après tout, quand les mots qu’on emploie n’ont pas à être incarnés, à être confrontés aux détails du monde
ils peuvent s’accorder de variations importantes
Surtout quand le plus important n’est pas leur véracité
Mais la connexion
Il arrivait évidemment que les gens ne se comprennent pas, ou s’opposent, à propos de beaucoup de sujets, abstraits ou non, qu’il n’y ait pas de connexion, ça se voyait bien
Mais A. était régulièrement frappé par cette capacité à utiliser quelques mots avec une imprécision insensée… juste comme moyen de connexion
– et bien sûr, il y a l’amour !
– aaaah l’amour, ah oui, l’amour, évidemment l’amour
– oh oui, ca l’amour, ça a toujours été quelque chose !
– … et ça le restera pour toujours ! hein, l’amour !
– aaaah l’amour, comme vous dites, oui, ça c’est quelque chose
– qu’est-ce que qu’on ferait sans, hein ? L’amour… c’est quand même ça qui compte
– ah oui… sinon, sans amour…
– ça ne serait pas pareil, sans amour
– heureusement, il y a l’amour
– oui heureusement
– on se comprend, je vois
– clairement !
Rien
de tout cela ne fonctionnait avec A.
Aucune connexion n’était possible de cette manière pour lui
C’était plutôt le contraire
Cela créait une distance
instantanée
parfois sans gravité quand c’était comme ça en passant
Mais dans les moments où il aurait préféré une vraie connexion
cette distance typique avec les détails du monde, cette imprécision rentrait en collision frontale
avec la précision dont il ne pouvait pas se passer
pour penser
Le plus courant était qu’il utilisait un mot
avec un sens
qu’il n’avait pas le temps d’élucider
avant que la personne avec qui il parlait
ne parte sur un autre sens
proche ou non
parce que le mot était typiquement vague
suffisamment pour donner l’illusion de la connexion
de la compréhension
typique
C’était le moment précis où A. se sentait le plus isolé
Ecarté
Il pouvait ramer
lontempgs
pour rattraper le sens du mot
mais on ne rattrape jamais le sens d’un mot vague
Et tous les mots sont suffisamment vagues
Personne ne suspendait
typiquement
sa compréhension
Personne ne supposait que ces mots mille fois échangés
au cours de mille discussions
typiques
pouvaient avoir un sens
distinct
ponctuel
spécifique
Pourquoi l’auraient-ils supposé ?
A. ne s’attendait pas à ce qu’ils le supposent
Il avait appris depuis longtemps que c’était ça qui se passerait
Souvent il se taisiat, alors
Mais parfois, quand cela semblait important
il lui arrivait de continuer de ramer
souvent sur place
pour tenter de décrire un fonctionnement différent
qui n’avait pas de mot dédié
et dont la compréhension se dissolvait toujours
vague après vague
dans les mots trop typiques
Pourquoi auraient-ils supposé que les mots leur faisaient défaut ?
alors qu’ils étaient la base des connexions dont il avaient l’expérience
typique
d’un vie vie entière ?
Comment auraient-ils pensé à remettre en question ce que leurs mots recouvraient ?
Comment auraient-ils pensé à aller examiner les détails de la réalité
cette fois-ci ?
A. n’avait que peu de confiance dans cette possibilité
Il avait surtout entendu des recherches de confirmation
et d’absorption dans une vision typique
même quand cela prenait la forme de questions
Les questions s’arrêtaient
bien trop tôt pour soulever autre chose que les différences les plus superficielles
Et ces différences étaient
le plus plus souvent
recyclées en valeur atypique d’un fonctionnement
typique
Facilement
Ah, mais moi aussi je…
Un peu tout le monde, en fait…
On peut tout faire rentrer dans tout
quand les contours sont assez souples
Pourquoi auraient-ils posé plus de questions ?
Comment imaginer quelque chose de si différent
de tout ce que l’on a rencontré toute sa vie ?
A. avait appris qu’il n’y avait très peu de chance
que cela se produise
Spontanément
ou à coup de pioche
Mais cela ne l’avait jamais empêché
de continuer
d’espérer
en